Dénoncer Griffintown

Ou la propagande pro-Griffintown jusque dans le Métro...

A la lecture de la lettre ci-jointe intitulée “Soutenir Griffintown” 1 parue dans le journal gratuit Métro de Montréal le 5 mars et ayant moi-même assisté aux assemblées publiques de concertation concernant le projet Griffintown, j'ai développé quelques réflexions sur le sujet que j'ai eu envie de partager.

Tout d'abord, qui sont les auteurs de cette lettre de propagande pro-Griffintown? Ils se présentent comme des «acteurs du monde économique et touristique du secteur sud-ouest et des citoyens de Griffintown». Pourquoi n'ont-ils pas signés cette lettre personnellement ou au nom de leur organisation respective? Une chose est sûre, ces auteurs-masqués ont bien les mêmes intérêts que le promoteur Devimco. De même, qui sont ces citoyens de Griffintown signataires? Pas la majorité de ceux qui étaient présents, nombreux, aux consultations publiques pour sûr. Ceux-là étaient bien plus septiques, voir opposés à un tel projet qui met les habitants devant le fait accompli et promet une dégradation de leur qualité de vie.

En tout cas, les propos de ces signataires sont, à l'image du projet Griffintown, d'une banalité déconcertante et relèvent de l'inquiétante langue de bois du techno-gratin. Des propos dignes de ceux que pourraient tenir les élus du Sud-Ouest qui s'accoquinent allègrement avec ledit promoteur au détriment des intérêts de la population.

Des propos qu'il est, selon moi, nécessaire de dénoncer.

UN PROMOTEUR A L'ECOUTE? UN PROCESSUS DEMOCRATIQUE?
Les assemblées publiques de consultation concernant le projet Griffintown ont donné plutôt l'impression d'une grande mascarade qui n'avait rien de démocratique puisque le projet est déja ficelé et, comme l'a annoncé fièrement le promoteur, a été pensé par des spécialistes qui travaillent dessus depuis plus de deux ans. L'ouverture d'esprit du promoteur ne fût pas ce qui sauta le plus aux yeux lors de la première assemblée publique à laquelle ledit promoteur s'est surtourt démené pour anésthésier la salle à grands coups de Power-Point.

Le promoteur Devimco a peut-être multiplié les rencontres avec des interlocuteurs concernés par un tel projet en amont mais seulement avec ceux qu'IL souhaitait entretenir (ETS, RESO, SHDM, CCMM, Chambre de commerce et d'industrie du Sud-ouest, ...). Ainsi l'équipe Devimco a pu facilement «bonifier» ou plutôt bétonner son projet en y intégrant et détournant les éventuelles critiques qui pouvaient lui être adressées. Le promoteur s'est par la même assuré le soutien de ces organisations. L'équipe Devimco a donc isolé ses interlocuteurs pour les consulter et les neutraliser avant de proposer toute assemblée publique.

C'est que deux ans après l'échec du projet du déménagement du Casino dans le Sud-ouest grâce à la mobilisation populaire, le promoteur se doit d'être prudent. C'est qu'à prendre les gens pour des moutons, il arrive qu'on se prenne des retours de bâton. Et çà, Devimco l'a bien compris. C'est pourquoi ce projet a été si judicieusement préparé et ficelé afin d'éviter une nouvelle mobilisation des citoyens. Des citoyens qu'il considère d'ailleurs lui aussi comme des moutons. Ainsi, il n'a pas jugé nécessaire de consulter en amont les groupes communautaires et les citoyens du Sud-ouest contrairement à ce qu'il laisse entendre. Rappelons que l'intérêt d'un promoteur, tout aussi ouvert au milieu semble-t-il, est avant tout de rentabiliser son projet.

LA COURSE AU DEVELOPPEMENT URBAIN AU DETRIMENT DE NOTRE QUALITE DE VIE.
Le méga-projet Griffintown s'inscrit clairement dans la course au développement urbain qui met en concurrence les grandes métropoles à l'échelle internationale dans l'objectif avéré de soutenir la croissance économique et au détriment de la qualité de vie des citoyens et des citoyennes qui y vivent.

Le méga-projet Griffintown, proposé par le promoteur Devimco, est un plan abstrait importé de la Floride et de la Californie : il propose un modèle de vie centré sur la consommation et l'utilisation massive de l'automobile. Un projet qui n'émerge en aucun cas de la culture et de l'esprit du quartier.

Les groupes de pressions citoyens qui protestent contre cette frénésie développementaliste sont accusés de condamner la ville de Montréal à l'immobilisme. Mais rappelons que c'est surtout grâce à leur mobilisation qu'une partie du patrimoine urbain montréalais a été protégé (gare Windsor, Domaine des Sulpiciens et le couvent des Soeurs grises, la rue McGill, le Vieux-Port). C'est grâce à eux que le projet de la Cité Concordia a été abandonné.2 C'est encore grâce à eux que des projets socialement nuisibles ont été rejeté (déménagement du Casino dans le Sud-ouest).

Selon les auteurs de la lettre et selon le promoteur, «tous les montréalais» bénéficieront des retombées d'un tourisme stimulé par les aménagements prévus. Mais soyons honnête: ce sont les commerçants, les propriétaires des futurs hôtels, le propriétaire du futur complexe de 16 salles de cinéma, donc finalement les industries touristique et culturelle qui profiteront de ces retombées. La population de Montréal, elle, subira la pollution suscitée par le tourisme de masse (les congestions notamment) ou en d'autres terme la dégradation de sa qualité de vie.

LA MASCARADE DU DEVELOPPEMENT DURABLE
Encore une fois, le concept du développement durable est mobilisé par le promoteur comme par les auteurs de la lettre. C'est avant tout la lassitude qui m'envahie en lisant cela. En effet, le concept de développement durable n'est rien d'autre qu'un excellent verni pour continuer de faire accepter des projets de développement urbain anti-écologiques. Le développement durable ne remet pas en question la croissance économique, alors que l'on peut facilement comprendre qu'une croissance infinie dans un monde fini est impossible.
Ainsi, le projet Griffintown est basé sur l'utilisation massive de l'automobile avec près de 4000 places de parking prévues et des rues ouvertes à la circulation automobile. Ce projet ignore donc allègrement l'ère de l'après-pétrole qui s'annonce pourtant, comme l'a justement rappelé une citoyenne montréalaise lors d'une assemblée publique.

De plus, le projet ne règle en rien le problème social de la cherté des logements en daignant concéder 15% de logements sociaux.

LA MORALISATION DES CITOYENS.
Pour conclure, les auteurs de la lettre se permettent de donner une petite leçon de morale aux citoyen-NE-s. Ainsi, ils osent dire tout haut ce que le promoteur Devimco pense tout bas : Que les montréalaises et les montréalais se gardent de trop s'occuper des affaires publiques et tout se passera bien. De toute façon, il y a des spécialistes qui sont payés pour ça. Ou en d'autres termes: OUI à la simulation de la participation citoyenne et NON à la réflexion et aux prises d'initiatives par les citoyens eux-mêmes, qui, elles, pourraient devenir subversives en remettant en cause l'ordre établi et le pouvoir du fric sur nos vies.

Si la “revitalisation” du quartier Griffintown doit avoir lieu, celle-ci doit être l'oeuvre des citoyens de Griffintown eux-mêmes dans un processus d'émancipation collective et de maîtrise par les habitants du quartier de leurs conditions de vie. Le projet Devimco, c'est exactement le contraire. Le promoteur prétend modifier, pour son seul profit et avec quelques spécialistes patentés, l'histoire plus que centenaire de l'âme ouvrière de ce quartier et de surcroît, ignorer les habitantEs de ce coin de Montréal qui osent encore poser des questions sur la pertinence d'un tel projet.

Camille

1 Lu dans le courrier des lecteurs du journal gratuit Métro de Montréal daté du 5 mars 2008:
«Soutenir Griffintown»
Peu de promoteurs du secteur privé sont prêt à s'engager dans un processus de concertation avec le milieu afin d'intégrer l'ensemble des fonctions urbaines. C'est pour cette raison que nous saluons l'ouverture d'esprit de la société DEVIMCO, qui propose de réaliser un grand projet urbain dans le secteur de Griffintown.
Ce projet dont on parle depuis plusieurs semaines sera analysé sous toutes ses coutures au cours des audiences publiques qui commenceront demain. Cela est nécessaire et démocratique. Nous sommes convaincus que le promoteur prêtera une oreille attentive aux commentaires qui y seront formulés. Déjà depuis plus d'un an, Devimco a multiplié les rencontres avec les organismes et les citoyens de l'arrondissement du sud-ouest de Montréal pour assurer la bonification continue de son projet. Force est d'admettre que son approche constructive lui a permis d'améliorer nettement ce qu'il propose de réaliser dans un secteur qui a visiblement besoin d'être revitalisé.
La volonté de Devimco de bâtir avec le milieu nous permet d'espérer la disparition prochaine de la perception que Montréal est plongée dans un état d'immobilisme.
Sa préoccupation constante d'écouter les suggestions des citoyens nous fait également croire qu'il est possible de réaliser de grands projets structurants à Montréal.
Nous sommes heureux de constater que dans ces grandes orientations, le projet Griffintown répond au développement du milieu en matière de développement durable, de logement et de patrimoine. Nous retenons également qu'il maintient le caractère historique de Griffintown et qu'il assure un meilleur accès aux attraits touristiques du Sud-ouest, du vieux Montréal et du Vieux port de Montréal.
En outre, la vocation récréotouristique tout comme la vocation résidentielle du projet Devimco devraient avoir une force d'attraction qui bénéficiera à tous les Montréalais.
Une fois la bonification du projet terminée, ce secteur de Griffintown deviendra unique. Nous ne doutons pas que la configuration et l'architecture du projet contribueront au développement du caractère distinct de notre métropole et de notre arrondissement du Sud-Ouest.
Nous faisons appel à la bonne fois de tous pour ne pas laisser passer l'occasion qui se présente à nous. Ayons la vision et la parole critique, certes, mais dans un esprit constructif, pour la mise en valeur intelligente et à l'échelle humaine d'un site stratégique.

La lettre est signée par les acteurs du monde économique et touristique du secteur sud-ouest ainsi que par des citoyens de Griffintown.»

2 Jean-Claude Marsan, Architecte, urbaniste et professeur titulaire à l'Université de Montréal dans l'article “Montréal mérite mieux que le projet Griffintown” publié dans Le Devoir du 6 février 2008